Sécurité internationale, démocratie et développement économique

Jorge Braga de Macedo*

 

 

 

 

Certains analystes appellent à ce que l’ensemble des pays soit associé à la gouvernance mondiale dans un système qualifié d’onusien, or ce système onusien n’est pas contradictoire avec l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) comme club de réformateurs. D' ailleurs ce système n' est pas contradictoire non plus avec des ententes régionales comme l’Union européenne. Au contraire, une meilleure gouvernance mondiale dépend d' instituions régionales plus performantes. De plus, certaines des questions traitées ici ont été abordées le 7 mars 2002, au séminaire de Valladolid, organisé sur une initiative de la présidence espagnole

Je voudrais, tout d’abord, saluer la mémoire de James Tobin. Il est important de l’évoquer parce qu’il était l’exemple même de l’économiste honnête homme. En France, depuis Michel de Montaigne, on perçoit l’importance de ce concept d’honnête homme, même s’il paraît un peu désuet de nos jours. J. Tobin était un homme de gauche et, cependant, il a refusé d’appuyer la proposition de taxe qui porte son nom et qui est influente. Il a refusé au nom de l’honnêteté intellectuelle. Il est très important de ne pas présumer qu’il existe une contradiction entre l’honnêteté intellectuelle et l’économie. Parfois, certaines déclarations laissent penser le contraire, mais J. Tobin et sa mémoire prouvent que l’économie n’est pas incompatible avec cette attitude.

Après ce prélude, il convient d’examiner les relations entre la sécurité internationale, la gouvernance démocratique et le développement économique.

 

La démocratie et le développement économique garants de la paix

On peut constater comme on l’ont fait d’ailleurs plusieurs intervenants à Valladolid, qu’il n’y a pas de guerre entre démocraties. On cite la guerre entre l’Espagne et les États-Unis du temps de Theodore Roosevelt comme étant la dernière guerre entre démocraties. Par ailleurs, le nombre de démocraties a beaucoup augmenté depuis la fin de la guerre froide, comme en témoigne les statistiques de l’Institut pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA) en Suède. Le nombre d’actes électoraux – il est entendu par là les élections présidentielles ou parlementaires – a également été multiplié par deux, passant de 300 à 600 environ, entre les années 1980 et 1990.

Cependant, la sécurité est moins assurée qu’elle ne l’était au temps de la guerre froide, pour deux raisons. Tout d’abord, on constate un accroissement du nombre des conflits à l’intérieur des pays, même au sein des démocraties et, par ailleurs, les populations ont le sentiment que la globalisation ne permet pas d’éradiquer la pauvreté. Sur ce point, qui est associé à toutes les protestations que nous connaissons contre l’ordre international, nous remarquons qu’après les attaques terroristes sur les États-Unis, et la récession des pays de l’OCDE, ces protestations ont été interrompues, et que, pendant les six derniers mois, les États-Unis ont mené une guerre contre le terrorisme et contre les États qui l’encouragent.

Mais, quel que soit le rapport entre démocratie et paix, entre globalisation et pauvreté – deux termes que l’on ne peut pas associer d’une manière rigoureuse bien qu’on perçoive un lien –, les problèmes de sécurité consécutifs aux attentats du 11 septembre 2001 ont suscité les promesses d’une plus grande aide aux pays en développement et d’un meilleur accès des produits des pays en développement aux marchés internationaux. Cette volonté existe, elle aura sans doute une influence sur la conférence sur le financement du développement, qui s' est tenue à Monterrey du 18 au 22 mars 2002, et aura un impact dans d’autres enceintes.

Le développement n’est pas l’équivalent de la sécurité internationale, mais dans le long terme le développement favorise la sécurité internationale. On peut citer à ce sujet l’exemple de l’Irlande du Nord et de Chypre, celui de la Suisse, où le Jura suisse a été marqué par une lutte très violente pour que le Jura soit reconnu comme étant un canton, événement intéressant étant donné la réputation pacifique des Suisses. Deux autres exemples africains sont également très connus.

Une vision purement économique des sources des tensions internationales serait réductrice. Quand la sécurité est menacée, les hommes politiques en charge de la rétablir, doivent se pencher sur les racines du conflit, et il est, par conséquent, erroné d’affirmer que « one size fits all ». L’élément essentiel est la croissance économique, mais une meilleure gouvernance et un appui international sont également importants. Des résultats très récents et très clairs à ce sujet permettent d’affirmer que la presse libre aide non seulement à diminuer la corruption, mais qu’elle est également associée à la croissance économique, même si ce secteur d’activité est lui-même peu soumis à la concurrence du fait de l’existence de conglomérats de presse. Ces conclusions sont dus à Shang-Jin Wei , un économiste chinois qui travaille à la Brookings Institution et qui a produit des études pour le Centre de développement de l’OCDE et également à Timothy Besley qui enseigne à la London School of Economics.

Ainsi, il est essentiel de bien comprendre que la responsabilisation, la fameuse accountability, a un rapport avec l’indépendance. Par conséquent, lorsque l’on cherche à trouver des entités indépendantes de régulation économique, soit la Banque centrale, soit des régulations sectorielles, il ne faut pas négliger la responsabilisation démocratique, notamment en ce qui concerne les rapports entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Très souvent, on oublie ces interrelations, même dans les pays occidentaux, alors que la gouvernance politique et celle des entreprises ont un lien très étroit. Par conséquent, les modèles de gouvernance des entreprises, qui fonctionnent correctement dans certains systèmes, ne sont pas exportables. En effet, si la prévention des dérives est parfois défaillante dans certains modèles de gouvernance, comme ce fut le cas dans l’affaire Enron, ces dérives sont prises au sérieux. Cependant, l’exportation d’une telle gouvernance des entreprises donnerait certainement lieu, dans d’autres pays, à des abus peut-être encore plus importants et difficiles à empêcher. On remarque ainsi la difficulté à ne s’intéresser qu’à la gouvernance des entreprises et à la séparer de l’élément démocratique.

La responsabilisation démocratique implique non seulement des droits politiques individuels et l’indépendance des trois pouvoirs, mais également la liberté financière. En effet, la liberté financière est, en quelque sorte, garante des libertés politiques dans l’avenir, comme en témoigne l’exemple argentin. Lorsqu’une population est privée de sa monnaie et expropriée comme ce fut le cas en Argentine, l’avenir de la société est menacé. Jean-Paul Azam, professeur à l’Université de Toulouse et Paul Collier qui travaille pour la Banque mondiale, ont rédigé des rapports sur cette question développant l’idée de l’existence d’équilibres prédatoires. Ils montrent que des États vivent dans un équilibre de prédation où toute tentative de réforme touchant aux rentes dont bénéficient certains groupes, provoque une guerre civile. Les conflits à l’intérieur des démocraties sont alors presque inévitables et P. Collier s’appuie sur des études comparatives pour démontrer que, dans beaucoup de pays du Tiers Monde, les dictatures sont de nature ethnique. Ce sont ces travaux qu' il a résumés au séminaire de Valladolid.

 

La résolution des conflits : s’inspirer de l’exemple européen

Les travaux empiriques sur les quarante dernières années menés par la Banque mondiale donnent des informations intéressantes à ce sujet. Pourquoi des conflits émergent dans certains États ? On distingue quatre causes principales de conflits. Tout d’abord, des conflits peuvent resurgir dans des pays qui en ont connu par le passé. De plus, le fait qu’un pays voisin soit engagé dans une guerre augmente la probabilité d’un conflit dans son propre pays. Par ailleurs, l’élément économique est également un facteur important : bas rendements ou faible croissance, ainsi que la dominance ethnique. Une autre explication, connue par le biais de la publicité sur les diamants : « Les diamants sont les meilleurs amis des guerrilleros», n’est parfois pas suffisamment soulignée. Il s’agit de la présence de diamants, d’or et de pétrole qui permet à des guérilleros de résister aux États, alors que l’absence de ces ressources naturelles dans d’autres pays limite l’action des mouvements contestataires.

Dans les États que l’on appelle les États ratés (Failed States), il faut entreprendre, dans un premier temps, des réformes très ciblées, très limitées. Or, malheureusement, on ne sait pas mener de telles réformes. Les organisations internationales ne sont pas habituées à entreprendre une séquence de réformes en commençant par celles qui peuvent avoir un appui social et par conséquent les réformes ne sont pas ciblées. Cette situation a été étudiée par José Tavares, mon collègue à l’Université Nova de Lisbonne, et Romain Wacziarg, de l’Université de Stanford, qui ont publié leurs résultats empiriques en 2001 dans l’European Economic Review.

Ainsi, la démocratie est liée au niveau du rendement, mais également à la croissance et aux facteurs qui la déterminent : l’investissement, le capital humain et l’ouverture commerciale. Par ailleurs, et cela est rassurant, aussi bien la démocratie que la croissance sont corrélées négativement avec l’inégalité mesurée par l’indice Gini, l’instabilité politique, la répression financière, donc la valeur de la monnaie étrangère sur le marché noir, et les dépenses publiques. La présence de l’État est souhaitable, mais d’un État efficace, et il ne l’est pas toujours. Pour augmenter l' efficacité de l´État national, et promouvoir des réformes qui peuvent être inpopulaires dans le court term, la pression d´autres États réformateurs est indispensable. C´est exactement la raison pour laquelle j´ai commencé par dire que le système onusien n´est pas contradictoire avec le club des réformateurs qu' est l ' OCDE, ni l´Union européenne.

La gouvernance mondiale devrait donc s’inspirer du modèle européen, en tenant aussi compte d’organisations dont le siège est en Europe, comme l’Union européenne et l’OCDE. Cette idée revient à considérer le Plan Marshall, non comme une simple aide d’un pays à d’autres, mais comme une aide d’un pays à d’autres par l’intermédiaire d’un système où tous les pays qui recevaient de l’aide s’entendaient, au sein de l’Union européenne des paiements puis, par la suite, dans d’autres institutions. Cette approche du Plan Marshall est essentielle en ce moment, bien qu’elle ne soit pas très commune, néanmoins on retrouve certains de ces aspects dans le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Des leçons peuvent aussi être tirées par les communautés infra-nationales de l’expérience de l’après-Seconde Guerre mondiale, dans la mesure où il n’y a pas eu de revanchisme vis-à-vis des vaincus et qu’au contraire les vainqueurs ont tenté de les associer à la résolution du conflit qui se concrétisa plus tard par la construction européenne.

Mais, la gouvernance de l’aide doit changer parce que les conditions imposées par les donneurs sont pratiquement impossibles à remplir, et d’ailleurs, souvent contradictoires. Il n’y pas de doute que l’aide n’augmentera pas si l’on ne peut pas déterminer avec certitude que les fonds alloués sont bien utilisés. Or, malheureusement, personne ne peut l’affirmer et de nombreux indices laissent penser qu’aujourd’hui ce n’est pas le cas. Voilà certainement une des raisons pour lesquelles les donneurs bilatéraux, mais aussi les agences internationales, ne sont pas capables de sélectionner les projets valables. Paul Collier l’a d' ailleurs reconnu à Valladolid.

En ce qui concerne les réformes de nature globale, il serait souhaitable que la pression des pairs, qui permit au Plan Marshall d’avoir des effets bénéfiques sur des pays qui étaient ravagés par la guerre, s’accentue. Elle favoriserait le développement de ce qui fut dénommé la mutual accountability, c’est-à-dire la responsabilisation mutuelle, lors de la préparation de la réunion à haut niveau du Comité d’aide au développement, qui cette année s' est tenu parallèlement à la réunion ministérielle annuelle du conseil de l’OCDE, et à laquelle assistèrent les chefs d’État africains du NEPAD. Comment pourrait-on développer la responsabilisation mutuelle ? Le G 20 œuvre quelque peu dans cette direction dans le domaine financier. Depuis la crise argentine, quelques efforts ont été repris par le Marché commun sud américain (MERCOSUR). De plus, la préparation de la conférence mondiale sur le financement du développement de Monterrey a, pour la première fois, impliqué non seulement le système onusien mais aussi les institutions de Bretton Woods et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Voilà vraiment le rôle des organisations internationales, et aucune solution n’émergera sans leur concours. Or comment va-t-on développer cette pression globale des pairs, qui est essentielle afin de combiner la gouvernance démocratique, la sécurité internationale et le développement économique ?

Par ailleurs, les États sont souvent très égoïstes, surtout les plus puissants, mais ils savent négocier entre eux. Or, les organisations internationales, pour leur part, ne sont pas habituées à la négociation, à laquelle on ne s’intéresse pas suffisamment. Je répéte, lLe fait que les Nations unies, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), et l’OMC furent présents aux côtés des négociateurs nationaux, lors de la préparation de la conférence de Monterrey, est très novateur. Cette initiative est à poursuivre car, évidemment, ce sont les États vis-à-vis desquels ces organisations sont accountable. Les États nations devraient être plus attentifs non seulement à leurs négociations mais, également, à ce que ces négociations soient transitives en ce qui concerne les organisations internationales dont ils sont membres et aussi que les organisations internationales elles-mêmes y participent.

Références

Azam, Jean Paul (2002), Statecraft in the Shadow of Civil Conflict, présenté à un séminaire organisé par le Centre de Développement de l´OCDE et la Banque Africaine de Développement, Février

Besley, Timothy et Andrea Prat (2001), Handcuffs for the Grabbing Hand? Media capture and Government Accountability, London School of Economics, Octobre

Braga de Macedo, Jorge (2001), "Globalisation and Institutional Change: a Development Perspective", in Edmond Malinvaud and Louis Sabourin (editors), Globalization Ethical and Institutional Concerns, Vatican, pp. 223-267.

Eichengreen, Barry and Jorge Braga de Macedo (2000), The European Payments Union and the Evolution of International Financial Architecture, in Alexandre Lamfalussy, Bernard Snoy and Jerome Wilson (editors), Fragility of the International Financial System, PIE Peter Lang, pp. 25-41

Persson, Torsten, Gérard Roland and Guido Tabellini (1997), "Separation of Powers and Political Accountability", The Quarterly Journal of Economics, Vol. CXII.

Tavares José and Romain Wacziarg (2001), How democracy affects growth, N°45, pp. 1341-1378, European Economic Review

Wei, Shang-Jin, Negative Alchemy? Corruption and Composition of Capital Flows, OECD Development Centre Technical Paper no. 165, Octobre 2001

World Bank (2002) Globalisation, Growth and Poverty, Building an Inclusive World Economy, Washington